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Périgord Noir · Patrimoine abandonné

Château de Campagnac : un monument oublié aux portes de Sarlat

De gardien médiéval de la cité à ruine silencieuse — huit siècles d'histoire à 4,7 km du centre historique de Sarlat-la-Canéda.

Dordogne (24) · Monument Historique inscrit · Propriété de la Ville de Sarlat depuis 1980

Château de Campagnac à Sarlat-la-Canéda en Dordogne, façade principale avec sa tour polygonale médiévale
Façade principale du Château de Campagnac, monument historique situé à Sarlat-la-Canéda dans le Périgord Noir.

À seulement 4,7 kilomètres au nord-ouest du centre historique de Sarlat-la-Canéda, le Château de Campagnac se meurt lentement. Derrière ses façades envahies par la végétation et sa tour polygonale qui défie encore le temps se cache pourtant une histoire de huit siècles — guerres, familles nobles, peintres impressionnistes, enfants orphelins et moines tibétains. Retour sur le destin singulier d'un monument que Sarlat possède… et semble avoir oublié.

Un verrou médiéval au nord-ouest de Sarlat

Le château de Campagnac est construit à l'origine par un membre de la famille Plamon, grande famille bourgeoise de Sarlat qui compte de nombreux consuls parmi ses rangs dès le XIVe siècle. Le site répond alors à une logique défensive précise : il constitue, avec les châteaux de Temniac, La Boëtie, Puymartin, Caudon, Vitrac, Montfort, la Roque-Gageac et Beynac, l'une des défenses avancées protégeant Sarlat à distance.

Situé à Campagnac-l'Évêque — une paroisse rattachée à Sarlat en 1793 seulement — le domaine surveille les accès nord-ouest de la cité. Sa position en légère hauteur lui confère, avant que la forêt ne l'enserre, une vue à 180 degrés sur la vallée environnante.

Carte ancienne de Sarlat et du Périgord Noir montrant les principales places fortes médiévales dont Campagnac, Temniac, Puymartin, Beynac, Castelnaud et Domme
Carte ancienne illustrant le réseau défensif de Sarlat avec les châteaux de Campagnac, Temniac, Puymartin, Beynac, Castelnaud et Domme. Source : domaine public.

La guerre de Cent Ans : Campagnac au cœur des affrontements

En 1348, une troupe anglaise composée des garnisons de Bergerac, du Bugue et de Tayac s'empare du château de Campagnac, de celui de Temniac et de Saint-Quentin, menaçant directement Sarlat. Le sénéchal du Périgord et le seigneur de Ribérac, présents à Sarlat ce jour-là, organisent rapidement la résistance et chassent les occupants.

« Ilz n'y firent pas un long séjour, car le séneschal de Périgord et le sieur de Ribeyrac, qui en mesme jour se trouvèrent à Sarlat, assistés des habitants de la ville, y acoururent et leur firent lascher prinse. »

— Chanoine Jean Tarde, Chroniques, Alphonse Picard, Paris, 1887, p. 112

La menace revient dès 1360. Gilbert de Domme, sénéchal du Périgord pour le roi de France, s'allie aux Anglais et s'empare de l'église fortifiée de Campagnac. La situation devient si critique que les consuls de Sarlat versent 500 florins d'or le 9 décembre 1361 pour acheter la paix. C'est finalement Édouard III qui, après la signature du traité de Brétigny (24 octobre 1360), fait évacuer ses troupes du Périgord en 1361.

Les consuls tirent la leçon de ces épisodes : ils font démanteler les défenses de Campagnac et des châteaux voisins pour éviter qu'ils ne servent de nouveau de base aux mercenaires.

Les guerres de Religion : Campagnac dans l'étau protestant

Au XVIe siècle, les guerres de Religion replongent toute la région dans l'instabilité. En 1551, Gaston d'Abzac épouse Charlotte de Campagnac, et c'est à cette époque que la tour hexagonale est construite — l'un des éléments architecturaux les plus remarquables du site.

En 1589, la situation devient dramatique pour Sarlat, ville catholique : les protestants tiennent simultanément Domme, Castelnaud, les Milandes, Beynac, Fayrac, Berbiguières, Salignac, Paluel, La Garrigue, Montfort… et Campagnac. La ville se retrouve littéralement encerclée.

Trois ans plus tard, en 1592, le sieur de Pelvézy et ses frères lancent une attaque contre le château. Jean Roux, seigneur de Campagnac, est tué en défendant son domaine. Cet épisode sanglant reste l'un des plus marquants de l'histoire du site.

Carte historique du diocèse de Sarlat réalisée au XVIIe siècle montrant Sarlat, Campagnac, Temniac, Puymartin, Beynac et Domme
Carte du diocèse de Sarlat réalisée d'après les travaux de Jean Tarde en 1624. Elle représente les principaux villages, châteaux et places fortes du Périgord Noir, dont Campagnac.

Architecture : un château-palimpseste

Ce que vous pouvez encore observer aujourd'hui

  • Deux corps de logis soudés sur la façade sud par une tour polygonale — témoins de l'évolution du château entre le Moyen Âge et la Renaissance.
  • La tour hexagonale (XVIe s.) avec son chemin de ronde sur mâchicoulis et ses corbeaux à trois redans — l'élément défensif le mieux conservé.
  • L'escalier à vis en pierre, couvert d'une voûte en berceau tournant sur le noyau — classé Monument Historique depuis 1998.
  • Le portail d'entrée encadré de pilastres et surmonté d'un fronton circulaire.
  • Des fenêtres à meneaux et des toitures de lauze caractéristiques du Périgord Noir.
  • Un troisième bâtiment ajouté au XIXe siècle, ainsi que des pavillons et les vestiges d'un vivier.

De la Révolution au XIXe siècle : transformations et fortune retrouvée

La Révolution française balaie les anciens propriétaires. Une partie du château est vendue comme bien national le 22 floréal an II pour 10 000 francs au citoyen Salives, habitant de Campagnac. L'autre partie est rachetée par la famille Record, de Sarlat.

En 1830, le baron Pierre Stanislas Alexandre de Dampierre, attaché d'ambassade à Paris, fait l'acquisition du domaine et entreprend d'importants travaux agricoles.

En 1891, il revend l'ensemble pour 90 000 francs à Gabrielle Victoire Van Marcke de Lummen (1853–1918), fille du peintre animalier Émile Van Marcke de Lummen (école de Barbizon), et épouse du peintre paysagiste Louis Watelin. Le couple investit encore 50 000 francs en travaux et s'installe définitivement au château à partir de 1896.

Paysage peint par Louis Watelin, artiste paysagiste français du XIXe siècle ayant vécu au Château de Campagnac à Sarlat-la-Canéda
Œuvre de Louis Watelin (1838–1907), peintre paysagiste installé au Château de Campagnac à partir de 1896 avec son épouse Gabrielle Van Marcke de Lummen. Domaine public.

Leur fils, Louis-Charles Watelin, héritera du château et deviendra archéologue de renom, menant des fouilles en Mésopotamie de 1898 à 1902 puis de 1926 à 1934. Campagnac fut ainsi, l'espace d'une génération, la demeure d'une famille d'artistes et de savants au rayonnement international.

Les années 1960 : jusqu'à 80 enfants dans les murs

En 1956, le château est vendu à Monsieur Arnould. À sa mort, sa veuve loue la moitié de la propriété à une institution religieuse créée en septembre 1960, destinée à accueillir des garçons placés par décision de justice ou victimes de difficultés familiales. Jusqu'à 80 enfants vivent sur le site dans les années 1960.

L'effectif décline à une cinquantaine dans la décennie suivante. Le foyer ferme définitivement en juillet 1975.

Pourquoi le château est-il abandonné ? La vraie histoire du rachat municipal

En 1980, la commune de Sarlat rachète le domaine pour la somme de 1,8 million de francs. La raison officielle est le souhait du maire de l'époque, Louis Delmon, d'y développer un centre de vie associative. Mais une autre raison, peu connue, est tout aussi déterminante : la population locale s'inquiète du projet d'installation d'une communauté bouddhiste et de moines tibétains sur le domaine.

Le projet associatif ne se concrétise jamais. Les coûts de rénovation avoisinent les 2 millions d'euros, un montant hors de portée d'une collectivité locale sans partenaire privé. Le maire Jean-Jacques de Peretti, en poste depuis 1989, a exprimé l'espoir de trouver un investisseur privé — sans succès à ce jour.

« Bjr, j'ai contacté la mairie pour essayer de leur acheter le château, pour le rénover et le faire visiter. Leur réponse a été négative, il semble qu'ils préfèrent le laisser dépérir. »

— Commentaire d'un internaute sur beauvert.over-blog.com (2022)

Une protection patrimoniale récente et incomplète

La tour d'escalier — avec sa voûte en berceau tournant sur le noyau — a été inscrite au titre des Monuments Historiques le 5 mars 1998 (arrêté, parcelle AK 2).

Une protection bien plus large a suivi, par arrêté du 17 septembre 2025 : c'est désormais l'ensemble du site castral qui est inscrit — le château en totalité, son portail, ses pavillons et les vestiges de son vivier.

Peut-on visiter le Château de Campagnac ?

Le château lui-même est fermé au public et inaccessible. En revanche, les 40 hectares de parc boisé qui l'entourent — propriété de la ville de Sarlat depuis 1980 — sont accessibles librement pour la randonnée à pied, à VTT ou à cheval.

Les Journées du Patrimoine ont été l'occasion, notamment en 2021, d'une visite guidée organisée par la Ville de Sarlat, animée par la guide-conférencière et historienne locale Anne Bécheau, qui a mené des recherches aux Archives départementales de la Dordogne.

Coordonnées GPS : 44°55'22.7"N 1°11'19.8"E

Chronologie

XIIIe siècle Construction du premier château par la famille Plamon, comme défense avancée de Sarlat.
1348 Prise du château par des troupes anglaises (garnisons de Bergerac, Le Bugue, Tayac). Reprise rapide par le sénéchal de Périgord.
1360–1361 Nouvelle occupation anglaise. Les consuls de Sarlat paient 500 florins d'or. Édouard III évacue ses troupes.
1551 Gaston d'Abzac épouse Charlotte de Campagnac. Construction de la tour hexagonale.
1589 Les protestants tiennent Campagnac et une dizaine d'autres places fortes — Sarlat catholique est encerclée.
1592 Attaque des frères de Pelvézy. Jean Roux, seigneur de Campagnac, est tué en défendant le château.
An II — 1794 Vente comme bien national pour 10 000 francs. Le domaine est scindé entre deux acquéreurs.
1830 Acquisition par le baron Pierre Stanislas Alexandre de Dampierre. Grands travaux agricoles.
1891–1896 Vente (90 000 F) à Gabrielle Van Marcke de Lummen et son époux le peintre Louis Watelin. Travaux (50 000 F). Installation en 1896.
1956–1960 Vente à M. Arnould. Puis, dès 1960, une institution religieuse accueille des garçons orphelins ou placés.
Juillet 1975 Fermeture du foyer d'accueil pour enfants.
1980 Rachat par la Ville de Sarlat (1,8 M de francs) pour contrer un projet de communauté bouddhiste. Le château est progressivement laissé à l'abandon.
5 mars 1998 Inscription de la tour d'escalier au titre des Monuments Historiques.
17 sept. 2025 Extension de la protection à l'ensemble du site castral (château, portail, pavillons, vestiges du vivier).

Sources & références

  1. Chanoine Jean Tarde, Les Chroniques, annotées par le vicomte Gaston de Gérard, Alphonse Picard, Paris, 1887, p. 112. Lire sur Gallica (BnF)
  2. Fiche Monument Historique PA24000020 — plan-du-patrimoine.fr
  3. Wikipedia — Château de Campagnac (Sarlat-la-Canéda)
  4. Sources d'archives locales — perigordalentour.wixsite.com
  5. Louis Watelin — Wikipédia
  6. Émile Van Marcke de Lummen — Wikipédia
  7. Guy Penaud, Histoire des communes du Périgord, Éd. Les Livres de l'Îlot, 2024, p. 78.
  8. Monumentum — monumentum.fr
  9. Journées du Patrimoine 2021, visite d'Anne Bécheau — journees-du-patrimoine.com
  10. Louis-Charles Watelin, archéologue — perigordnoir-valleedordogne.com
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